vendredi 24 juin 2022

Ludique, vous avez dit ludique ?

Selon vous, le jeu est-il toujours ludique ? 

Telle était la question posée lors de l’épreuve de français du Bac Pro 2022. Drôle de question, qui en a laissé plus d’un perplexe ! Si ludique = avec du jeu, ça sent son pléonasme. Ou son syllogisme (enfin, presque) : ludique c'est du jeu, donc tous les jeux sont ludiques.

Et sinon, c’est quoi, ludique ? Un jeu d'enfant, cette dissert !


Fun ? Amusant ? Distrayant ? 

Le ludique, on le met à toutes les sauces, il est de tous les projets : activité ludique, parcours ludique, présentation ludique, design ludique, spectacle ludique, approche ludique… Le ludique fait avaler bien des pilules : la pédagogie, les mathématiques, l’apprentissage, l’endurance, le sport… Mais parle-t-on jamais d’un ”jeu ludique” ? 


L'attitude ludique

Lorsque j’ai commencé à m’interroger à propos du JEU, sous la joyeuse influence du professeur Jacques Henriot (le philosophe, pas le fabricant de bols bretons), le mot ”ludique” n’était pas encore à la mode. À la lecture de son livre Le jeu*, on comprend que définir le jeu, le fait de jouer, n’est pas si simple ; on découvre l’importance de ce qu’il appelle l’attitude ludique : si je décide, si je sais que je joue, alors il y a jeu. En quelque sorte, le ludique qualifie non pas le jeu mais le joueur, toujours. 


Ludo, ludus… 

En latin, ludus se traduit aussi bien par ”jeu” que par ”école”.  Du coup, ludique n'est pas seulement amusant, c'est enrichissant aussi, ça t'apprend les choses de la vie, comme le dit Winnicott dans l'extrait donné pour l'épreuve de français :Jouer, c’est une  expérience, toujours une expérience créative […] une forme fondamentale de la vie”.


La question était : le jeu est-il toujours ludique ? Les candidats pouvaient s'appuyer sur deux documents montrant enfants et adultes en train de jouer.

Ludiques ou pas, les jeux d'équilibre présentés dans le tableau de Jacques-Laurent Agasse La place du jeu ? Piaget aurait dit : ce sont des jeux d'exercice.

Ludique ou pas, le jeu de cache-cache qui ne se déroule pas ”dans les règles” (extrait de Chanson douce, de Leïla Slimani) ? Un jeu dévié, un peu sadique.

Jeux d'exercice ou jeux déviés, un brin sadiques, comme souvent les jeux des ados.

Le jeu n’était pas facile, d’ailleurs ce n’était pas un jeu…


  • HENRIOT (J.) Le jeu, Paris, Synonyme SOR, 1983.  

vendredi 18 février 2022

Se déguiser, et le regard des autres

En cette époque de Carnaval, on se déguise pour parader, défiler, se lâcher… On est un autre pour la galerie, on peut se permettre de dire des bêtises, de faire des choses incongrues. On déploie des trésors d'imagination pour créer un costume loufoque ou magnifique, faire rire ou rêver.


Tête et queue, chien et ours, création Oskar &Ellen, chez Aêtre

Dans le quotidien des jeunes enfants, on n'a pas besoin du regard des autres pour se déguiser. Au contraire, ce regard gêne. Celui qui observe les joueurs, à moins qu'il ne sache se montrer très discret, ouvre une brèche dans le jeu. Il suffit de quelques accessoires pour être un  autre, pirate ou naufragé, ours ou chien, et le couffin devient bateau… Le jeu risque de se briser si un adulte, admiratif de tant de liberté, prend les joueurs en  photo. Conscients d'être observés, ils feront alors semblant d'être, non un ours et un chien dans un bateau, mais des enfants qui jouent à être un ours et un chien.

Souvent, pourtant, les enfants font appel à de plus grands pour se déguiser. Ils ont besoin d'un coup de main pour attacher un costume, trouver des accessoires, ils ont besoin d'encouragements, de complicité bienveillante. Ils se voudraient Aladin ou Reine des neiges et ne savent pas comment s'y prendre. Entre pairs, pas de souci, ils s'entraident et la phase de déguisement est vite dépassée, l'aventure ludique commence. 

En revanche, le rôle d'accompagnateur n'est pas facile. On s'amuse à habiller l'enfant selon son désir, qu'on soit bon en couture ou capable de fouiner et de transformer cartons et tissus en matériaux de rêve. Mais jusqu'où l'accompagner ? "Te voilà déguisé, maintenant joue !" ou, pire, "maintenant joue, je te regarde". Nous avons beau y mettre toute notre tendresse, toute notre admiration, le jeu de faire-semblant se perd. Le jeu narcissique prend sa place. On court se regarder dans un miroir. Et la séance de déguisement se termine en photos sur un smartphone.