samedi 24 mai 2014

Les animaux jouent-ils ?


« Est-ce qu’on joue quand on ne sait pas qu’on joue ? »
Telle était une des questions malicieuses que posait le philosophe Jacques Henriot dans ses cours à l’université de Paris XIII, dans les années 80. Nous étions en marche vers une définition du jeu.


Qui a ouvert le tiroir des Lego jaunes ?
Pourtant, ce matin le tiroir était fermé. Le chat descend l’escalier, mine altière, une petite brique entre les dents, qu’il laisse tomber, puis chasse à coups de patte sur le carrelage jusqu’à une cachette derrière le pied du vaisselier. Il joue parfois à l’étage, mais préfère nettement la cuisine à la chambre d’enfants, à cause du bruit sur le sol je suppose, ou, comme souvent les enfants, parce que nous sommes à proximité. Il a sa taille d’adulte maintenant et se glisser sous le meuble devient une gageure, quant au plastique bien lisse, impossible d’y planter ses griffes, mais s’il n’y avait pas quelques difficultés à chasser le Lego, ou serait le plaisir ?
Il a le choix parmi les jouets des enfants là-haut, parfois il emporte un petit légume en tissu, jamais une peluche, pas même ces petites souris offertes par le marchand de croquettes. La plupart du temps c’est un Lego ou un petit élément Play Mobil qu’on trouve oublié sur une marche d’escalier ou en bas dans un endroit improbable. Ce chat aime-t-il particulièrement le plastique dur ? Ou choisit-il ces jouets-là par mimétisme, car ce sont les préférés des enfants de la maison, de même qu’à l’heure du goûter il réclame un petit gâteau ?
C’est la distance qui fait le jeu
Sa sœur, la chatte, ne va pas se chercher des jouets dans la chambre, mais ne se refuse pas le plaisir de chiper les jouets de son frère. Chats de la campagne, ces deux-là savent très bien attraper les mulots et les poursuivre, les jeter en l’air, les rattraper « au vol », avant de les dévorer. Alors pourquoi les briques Lego ? Pour la distance, qui fait le jeu. Moins c’est vrai, mieux c’est. Allez dire « on dirait que ce serait une souris » en poursuivant un mulot, tandis qu’un Lego ! Ce que j’ai observé avec les petits humains, que les jouets pour faire semblant n’ont pas besoin d’être trop ressemblants, vaut pour les chats ! 

La jubilation
On dit que les animaux jouent pour s’entraîner et devenir plus habiles, courir plus vite, ce qu’on appelle, en ludothèque, les jeux d’exercice. Ces jeux de découverte du monde et de soi, ce sont les premiers jeux des petits humains, à la limite entre l’apprentissage et le simple amusement. Se lancer ses propres défis, avec ce qu’on a à sa portée, ne pas marcher sur les lignes du trottoir, sauter sur un banc public, monter haut dans l’arbre. On observe surtout des mammifères jouant ainsi à grimper, bondir, glisser, attraper. Il nous est facile d’éprouver de l’empathie et d’imaginer leur jubilation, qui semble l’emporter sur un souci pragmatique d’améliorer ses performances.
De petites chèvres qui prennent manifestement plaisir à escalader, à tour de rôle, un drôle d’échafaudage branlant. 
Une loutre dans un aquarium qui fait la course avec un petit garçon. Pour rien, pour rire, en quelque sorte. 
Des cochons qui poursuivent du groin un cercle lumineux sur un écran vidéo.
Un corbeau qui glisse avec une luge improvisée, sur un toit enneigé. On le voit remonter sa « luge » plusieurs fois avant de se lancer dans une nouvelle glissade. Jeu gratuit. Jeu pour le jeu. Il n’a pas besoin de s’entraîner à glisser sur un couvercle de margarine pour devenir un vaillant grand corbeau. Si les oiseaux aussi sont joueurs, d'autres animaux également, sans doute.

Faire semblant
Chiots, chatons, lionceaux, images craquantes de bébés jouant à la bagarre : comment pouvons-nous dire qu’ils jouent ? Parce qu’ils rentrent leurs griffes, mordillent sans blesser, mesurant leur force pour gagner sans faire mal. Ils font semblant de se battre. C’est du Jeu symbolique.



Jouent-ils, ceux qui n’ont pas les mots pour dire JE JOUE ?
Pour qu’il y ait jeu, il faut, selon, Jacques Henriot, un objet jeu (avec quoi on joue – un jouet ou autre chose, même une musique, ou une série de mots), une règle de jeu (comment, à quoi on joue) et un joueur, joueur qui sait qu’il joue.
Le joueur est celui qui choisit le jeu, avec quoi et à quoi il joue. Et qui choisit de jouer à ce jeu. Bien souvent, et surtout s’il s’agit d’un jeu partagé, le joueur énonce un nom de jeu, il joue au pompier ou à l’école, aux petits chevaux ou à Times’ up, au bilboquet ou à chat. Il joue puisqu’il dit qu'il joue.
S’ils n’ont pas les mots, les animaux expriment par leur comportement qu’ils sont dans le contexte ludique. Comme les chiens qui demandent à jouer à la balle, les deux pattes avant vers le sol, faisant mine de vous attaquer, mais sans monter les crocs… Comme les chats prenant des postures de grands chasseurs, s’aplatissant dans l’herbe pour ne pas être vus, bondissant de derrière une porte, pour jouer à cache-cache, ou à chat. L’objet avec lequel l’animal joue lui permet de dire -de SE dire ?- je joue : le Lego, le couvercle de margarine, l’écran numérique… Je joue puisque j’ai un jouet.



1 commentaire:

  1. A la lecture de ce nouvel article passionnant, on peut dire que oui, l'animal joue... Il sait faire la distinction entre le jeu et la chasse, ou le besoin de se défendre. Intéressant, car j'étais resté sur l'idée que l'animal n'avait pas conscience qu'il était un animal (expérience mené avec des animaux placés devant un miroir. Seul un singe essayait de retirer la tâche qu'il avait sur lui et dont l'image lui était renvoyé par ledit miroir...)

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